Une crise révélatrice des inégalités

Sociologue et spécialiste des questions relatives à la digitalisation, Antonio CASILLI a publié de nombreux ouvrages dont le dernier « En attendant les robots, enquête sur le travail du clic » en 2019. Ce jeudi, « Libération » publie une interview où il décrit la façon dont le confinement se décline différemment selon sa place dans la société. En synthèse, il montre que cette crise est révélatrice d’inégalités dans le monde du travail et dans la société. Il pointe également les limites du mythe de l’intelligence artificielle.

Pour le sociologue Antonio Casilli, la crise du coronavirus est révélatrice des inégalités entre ceux qui peuvent télétravailler et les employés en fin de chaîne, caissiers, livreurs ou transporteurs, dont les métiers sur le terrain s’avèrent indispensables. Malgré les promesses du tout-numérique.

«Le confinement se décline différemment selon sa place dans la société»

Le confinement lié au coronavirus met au jour les limites de la société du tout-numérique : les visioconférences ne remplacent pas les amis, le télétravail devient pesant sans aucun contact réel, les ordinateurs tombent en panne pour ceux qui en ont. Pour le sociologue Antonio Casilli, professeur à Télécom Paris, la crise révèle une fracture sociale qui sous-tend ces inégalités numériques, entre travailleurs en bout de chaîne (caissières, livreurs, transporteurs, etc.) et cadres télétravaillant depuis chez eux, ou mieux depuis leur maison de campagne. Pour l’auteur d’En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic (Seuil, 2019), cette crise pourrait en sus avoir une conséquence inattendue : l’intelligence artificielle, privée de ses travailleurs du clic, risque dans les prochains mois de devenir moins intelligente.

Profiter de la quarantaine, est-ce un privilège de classe ?

La quarantaine se décline différemment selon sa place dans la société. Pour ceux qui ont un capital financier qui leur permet d’avoir des biens immobiliers, des résidences secondaires, des jardins, le confinement peut se transformer en une expérience de retraite, de loisir, de déconnexion. Ce sont souvent les personnes issues des catégories sociales les plus aisées, qui sont dotées d’un capital social plus important et qui déjà, en temps normal, sont ciblées par ce discours de la «détox sociale». Cela ne change pas : le confinement est maintenant vu comme l’occasion de se décharger de cette surenchère de sociabilité à laquelle ils étaient exposés auparavant.

Mais il y a des laissés-pour-compte : des personnes qui font partie des classes populaires, qui assurent les last miles jobs [emplois du dernier kilomètre, ndlr]. Ce sont ceux qui réalisent le dernier bout de la chaîne de production ou d’approvisionnement : livrer, transporter, conduire, conditionner, vendre. lls réalisent des activités qui les mettent dans des situations de proximité avec les autres – et qui ont donc des risques de contamination plus importants.

Que révèle le confinement sur la nature de ces professions ?

La première chose est que ces métiers ne s’arrêtent pas avec la quarantaine. Ces dernières années, ces employés ont été les plus précarisés, parce qu’ils ont été exposés à une érosion de leurs droits ; ils ont souvent été transformés en free-lances précaires, ou ont été «ubérisés». Les syndicats commencent à se faire entendre, pour dire que ces situations vont bientôt devenir tragiques parce que ces travailleurs n’ont plus de source stable de revenus et vont donc être exposés à de lourdes pertes dans les mois à venir, et qu’ils n’ont pas accès aux droits sociaux, réservés aux travailleurs salariés. Leur position montre combien la quarantaine est un mécanisme social à deux vitesses.

Le personnel de santé représente aussi un exemple notable de la nécessité de protéger tout travail à forte proximité avec le public. Il faudra non seulement enrayer l’érosion de leurs acquis sociaux actée par les gouvernements de la dernière décennie, mais aussi œuvrer pour les généraliser aux autres métiers du dernier kilomètre.

L’épidémie du coronavirus fait-elle ressortir encore plus fortement les inégalités ?

Cette crise est un énorme révélateur social et économique : le masque tombe et, dans le cas de certains nouveaux métiers liés au numérique, ceux qui avaient cru être des travailleurs sublimes, des indépendants qui choisissent leur condition, doivent admettre qu’une partie de leur situation est subie. Cela a, au moins, le mérite d’alerter sur la précarisation qu’ont subie des professions comme graphiste, traducteur, designer, ces dernières années, en grande partie à cause des plateformes numériques.

En réponse à la crise, le télétravail a été présenté comme la panacée. Mais cette rhétorique a des limites. Pour pouvoir télétravailler correctement, il faut avoir un chez-soi convenable, ce qui impose d’avoir un capital économique suffisant. Pour ceux qui vivent dans quelques mètres carrés ou qui ont des situations familiales difficiles, surtout pour les femmes, le télétravail peut se transformer en une double peine : en plus de la pénibilité et des rythmes de leur propre travail dans des logements qui ne sont pas toujours adaptés, il y a le travail du suivi des enfants ou des personnes âgées à assurer en même temps.

Qu’en est-il des «microtravailleurs du Web», que vous avez étudiés dans votre  dernier livre, En attendant les robots ?

Ces personnes réalisent des tâches fragmentées pour calibrer les intelligences artificielles, souvent depuis leurs propres équipements. Même si la nature de leur métier en fait des candidats idéaux pour le télétravail ceci n’est pas le cas pour toutes les catégories de microtravailleurs. Les modérateurs de plateformes sociales réalisent des tâches qui ont un niveau de confidentialité très élevé : ils manipulent des données sensibles. Les contrats qui les lient aux entreprises – qu’il s’agisse de grands groupes comme Facebook ou de sous-traitants – contiennent des clauses de non-dévoilement très contraignantes. L’employeur leur impose de travailler à des rythmes insupportables, ils n’ont le droit d’amener ni smartphone ni de quoi prendre des notes, confidentialité oblige. Ils sont presque dans une situation d’enfermement. C’est pourquoi ils ne peuvent pas télétravailler, même en cette période exceptionnelle : ils sont, pour certains, obligés de se rendre sur leur lieu de travail, quand les cadres de la même entreprise peuvent rester chez eux.

Les microtravailleurs sont aussi des travailleurs du dernier kilomètre dont on ignore l’utilité profonde. Il ne s’agit pas du dernier kilomètre de la chaîne de livraison, mais des services numériques. Ce sont les personnes qui s’occupent d’adapter le modèle idéal d’un logiciel, comme votre GPS ou votre système de ventes en ligne, à la condition particulière de son utilisateur. Ils améliorent l’intelligence artificielle, calibrent les algorithmes. S’ils cessent de microtravailler, parce qu’ils sont contaminés ou obligés d’arrêter leur activité à cause du confinement, alors, toute cette chaîne de production de l’intelligence artificielle s’interrompt. La communauté universitaire l’anticipe déjà : la quarantaine provoque la rupture de certaines chaînes de production des données. On anticipe donc que les intelligences artificielles seront, pour ainsi dire, un peu moins intelligentes dans les mois à venir. Cela peut vouloir dire que votre enceinte connectée fera des recommandations musicales moins performantes. Mais cela peut aussi avoir des conséquences plus graves : influer sur des décisions de justice dans certains pays ou déterminer si un crédit vous sera accordé ou non.
On voit là les limites de ceux qui recommandent, autant au niveau du gouvernement français que de l’industrie, d’utiliser davantage de technologie intelligente pour faire face à l’épidémie.
En somme, le virus montre toutes les failles de l’univers technologique lisse et perfectionné que certains se plaisent déjà à imaginer déjà en place, et rend flagrant le fait que l’intelligence artificielle n’est pas autonome mais nécessite une quantité de petites mains pour fonctionner.

Nicolas Celnik

Refuser toute compromission avec l’extrême droite

Dans le « Soir » de ce matin, un édito particulièrement interpellant de Béatrice Delvaux, à propos de la crise politique qui secoue le parti d’Angela Merkel. La présidente actuelle de la CDU, Annegret Kamp-Karenbauer a démissionné suite au soutien des élus conservateurs et de l’extrême droite de Thuringe pour élire un Ministre-Président libéral.

Comme Béatrice Delvaux le note avec justesse, cette crise met en évidence le poids croissant de leader d’extrême droite dont certains ont des discours qui «s’inspirent ouvertement du nazisme », mais aussi de la déliquescence des formations démocrate-chrétienne et sociale-démocrate. Elle rappelle que la « Thuringe fut la première à élire un gouvernement de coalition entre la bourgeoisie conservatrice et le parti d’Adolf Hitler ». C’est pour le moins interpellant.

Les temps sont certainement différents, mais il ne nous faut pas oublier les leçons de l’histoire. Cette situation ne se limite pas à l’Allemagne et les partis démocratiques, dans l’ensemble de l’UE doivent se resaisir, car à force de banaliser les discours de l’extrême droite le pire redevient possible. En la matière, si tous ont leur responsabilité, le parti populaire européen (PPE) se doit de réagir. Va-t-il encore longtemps cautionner les dérives illibérales du hongrois Orban ou l’alliance de Forza Italia avec la Léga et les néo-fascistes italiens. Les partis libéraux et sociaux-démocrates doivent également prendre leurs responsabilités. À titre d’exemple, le parti libéral allemand fait bien partie du groupe Renew au parlement européen et le groupe social-démocrate conserve en sont sein la formation slovaque de Robert Fico ou des socialistes maltais.

Défendre la démocratie, c’est refuser toute compromission avec l’extrême droite mais cela exige de redonner un sens à l’engagement politique en rendant sa centralité à la personne humaine et en empoignant résolument la question sociale pour offrir un avenir à toutes celles et ceux qui se sentent oubliés et laissés sur le côté du chemin.

Le Brexit : le patronat européen veut casser le modèle social européen

La semaine dernière, « Business-Europe », l’organisation du patronat européen, a publié ses recommandations pour les futures relations avec les Britanniques. Le bulletin de l’Agence Europe du 6 février relate la volonté du patronat européen d’exiger la réduction des écarts entre les différents systèmes réglementaires, de sécurité sociale et de fiscalité. Concrètement, cela veut dire que nos législations sociales, notre fiscalité ou notre sécurité sociale devront se rapprocher de celles des Britanniques. De plus, l’organisation patronale plaide pour encore pus de libéralisation dans les services en y incluant, notamment, les services audiovisuels. Une fois de plus, cette organisation, imbibée des dogmes néo-libéraux, veut casser le modèle social européen.

Classique 21, la voix de la finance?

Classique 21, la voix de la finance ?

Dans son édition du 22 janvier 2020, le quotidien « Le Soir » évoque les multiples fonctions d’Amid Faljaoui, directeur de Roularta (Le Vif – Trends). En effet, celui-ci est également administrateur délégué du Cercle de Wallonie, administrateur de l’UCM, membre de l’Institut des experts- comptables et conseiller pour la Banque Degroof-Petercam. Dans son article, Xavier Counasse note que, selon un courriel de Bruno Colmant, cette dernière collaboration répond à une situation où « nous vivons une période de crise qui demandera des relais médiatiques très puissants » et que c’est dans ce cadre qu’il souhaite qu’Amid Faljaoui joue un rôle plus important.

Pour le moins, cela témoigne de la volonté des milieux financiers à façonner les esprits pour qu’ils intègrent les volontés de la finance. Effectivement, il s’agit là d’une question de déontologie journalistique.

Cet article me conduit à une autre réflexion. Comme beaucoup, je suis un habitué de classique 21 ou monsieur Faljaoui tient une chronique quotidienne. Il n’est certainement pas question ici de remettre ici en cause la qualité de ses chroniques, mais une radio publique doit-elle se faire le relais exclusif de la pensée d’un acteur du monde financier ? L’économie n’est pas une science neutre, elle est fondamentalement politique. Il n’est donc pas acceptable que son expression, dans un média populaire, soit monopolisée par une seule vision politique.

Pour le moins, notre radio publique doit donner le même espace à d’autres visions de l’économie. Il est grand temps que les responsables de la RTBF en tirent les conséquences.

Syndicalisme et défi climatique

                                                           Intervention pour le groupe Fopes de Verviers 18/01/2020

Evolutions

Contrairement à ce que l’on pourrait habituellement penser la question environnementale est cœur de l’histoire des syndicats. A titre d’exemple j’évoquerais l’enquête menée en 1899 par le premier Secrétaire général de la CSC, le Père Rutten qui entreprendra une enquête sur les conditions de vie des mineurs. Condition de vie dans les charbonnages mais également conditions de vie (logement, éducation…) hors de l’entreprise.

Évidemment, à l’époque il n’est pas question d’effets de l’activité économique sur le climat, la question se limite aux conditions de travail et aux conditions de vie des travailleurs. Ne l’oublions pas, ceux-ci sont souvent les premières victimes des effets négatifs de la production. Les premiers à respirer l’air pollué sont les travailleurs ; dans l’entreprises puis chez eux car souvent ils vivent dans la proximité directe du lieu de production. Pensons à la production d’amiante ou aux agriculteurs qui aujourd’hui sont les premiers à contracter des cancers en lien avec l’usage qu’ils font des produits phytosanitaires.

Il faut reconnaître que la question s’est longtemps limitée aux enjeux de santé et de sécurité et à l’environnement direct de l’entreprise sans poser la question de la croissance ou de la finalité de la productivité.

A la fin de la seconde guerre mondiale, les syndicats sont d’ailleurs actifs dans l’Office Belge de l’Accroissement de la Productivité.

Il vaudrait la peine de faire une étude historique pour suivre le développement de la question environnementale dans les organisations syndicales mais en me fiant uniquement à mon expérience personnelle et à la mémoire que j’en ai gardé je situerais l’émergence des questions écologiques dans les années à la fin des années 70. A la CSC (la FGTB a connu le même type d’évolution) c’est au niveau des Jeunes CSC que la revendication a émergé. Je me souviens qu’avec un groupe de jeunes en province de Luxembourg nous avions interpelé le Secrétaire général de l’époque sur les contradictions syndicales en la matière. C’est un peu plus tard que je fus le premier permanent à être chargé de l’environnement.

Lors de son congrès national en 1990, la CSC ouvrira le débat sur la question de l’environnement. Il y sera décidé de développer des projets intersyndicaux de sensibilisation à l’environnement. Six ans plus tard, un réseau commun avec la FGTB verra le jour. Il continue à développer son activité en direction des délégués syndicaux dans les entreprises et à développer différentes actions de mobilisation. A titre d’exemple, le service de formation de la CSC (FEC) publiera un ouvrage de plus de 200 pages « Comprendre l’environnement »[i]. A partir de 2007 les syndicats s’engageront contre le réchauffement climatique et participeront notamment aux conférences mondiales sur le climat en coordination avec la Confédération Syndicale Internationale.

Les syndicats seront également impliqués dans les différents lieux de concertation sur les enjeux environnementaux et de développement durable (CESW, CFDD, …).

Je terminerai cette évocation de l’évolution de la prise en compte de la question environnementale par une organisation comme la CSC en évoquant les décisions prises lors de son dernier congrès en 2019 :

A cette occasion la CSC s’est penchée sur l’avenir du travail (Quel travail demain ?).  Sur 25 résolutions, une dizaine abordent des enjeux environnementaux ou de développement durable. La première porte sur la transition juste et exige qu’elle « ne se limite toutefois pas à accompagner les travailleurs et les travailleuses à travers les changements et à faire face aux conséquences. Il s’agit tout d’abord de piloter démocratiquement la transition, tant sur le plan politique que sociétal, avec une forte contribution de la société civile et en reconnaissant les citoyennes et citoyens, les travailleurs et travailleuses, et la société comme acteurs de changement ». On y retrouve également une proposition visant à la taxation des technologies nocives, l’intégration des conditions environnementales dans les marchés publics, l’interdiction des multinationales qui ne veulent pas respecter les normes sociales et écologiques essentielles ou l’adhésion aux objectifs de développement durable des Nations Unies.

Une résolution intitulée « limite de la planète » affirme que la CSC « veut être un moteur de la transition écologique, tant au niveau global que local. La transition radicale vers une société climatiquement neutre est prioritaire ».

En dehors de nos frontières

Sur le plan européen les syndicats sont regroupés au sein de la Confédération Européenne des Syndicats (CES) et sur le plan international au sein de la Confédération Syndicale Internationale (CSI). A des rythmes différents et en fonction des réalités régionales du syndicalisme, les évolutions sont assez similaires à ce que nous avons connus en Belgique.

En 1977, la CFDT (France) publie « Les dégâts du progrès ». A l’époque cette organisation était porteuse du courant autogestionnaire et a commencé à développer une vision d’un syndicalisme ouvert sur les enjeux sociétaux (écologie, féminisme qualité de vie…). Il faut souligner l’influence du débat intellectuel avec des personnalités comme André Gorz [ii]qui aura une importance réelle sur le questionnement syndical vis-à-vis de sa responsabilité sociétale et des mutations qui le traversent. De son côté, la CGT, dans son congrès de 1999 se référait au développement durable.

La CES a depuis quelques années d’importantes démarches de sensibilisations à l’attention des organisations syndicales nationales et intervient systématiquement dans les différents lieux de concertation pour défendre et faire avancer le projet d’une autre économie permettant la mise en place d’une transition juste. Il faut également souligner le rôle particulier de certaines sectorielles européennes, je pense notamment à l’action d’Industrielle ou de l’EPSU qui, à titre d’exemple » fut à l’origine de la campagne pour une initiative citoyenne « Right2water ».

De son côté la CSI a fait de la question climatique une priorité avec notamment comme slogan « Pas d’emplois sur une planète morte ». La CSI s’implique dans les conférences climatiques et la revendication pour une transition juste pour l’ambition climatique fait partie des priorités de son programme d’action et des campagnes qu’elle mènera en 2020.

Il faut néanmoins reconnaître que le niveau d’implication des syndicats dépend de nombreux facteurs dont la réalité socio-économique des pays et la force des organisations syndicales.  Dans l’Union européenne il faut constater une importante différence de perception entre les anciens et nouveaux pays. Comme rapporteur du plan acier pour le Comité Economique et Social Européen je me suis retrouvé avec une opposition frontale des organisations syndicales et patronales des pays de l’Est défendant becs et ongles l’alimentation par le charbon.

Pas un long fleuve tranquille

Dans un premier temps, la question environnementale a essentiellement fait partie des enjeux de santé et sécurité traités par les syndicats. L’écologie ne se situait pas dans un cadre propre. Jusque dans les années 70, la coexistence de la croissance de l’emploi et de l’écologie ne semblait pas devoir entrer en contradiction. C’est seulement à partir de la mise en question de l’idée de croissance que les choses sont devenues plus conflictuelles.

Si de nombreuses études démontrent que de façon globale et sur un temps long, l’intégration de l’écologie par les entreprises est favorable à l’emploi, ce n’est pas toujours le cas sur le court terme ou pour certaines entreprises ou secteurs en particulier. Nous devons constater que les périodes où l’emploi est en recul, la question de l’environnement passe au second plan. C’est classiquement le cas lors des périodes de crises économiques. C’est encore plus vrai quand les effets se portent en particulier sur un secteur ou sur une entreprise. Pour imager cette situation, je vais évoquer brièvement quelques cas vécus :

  • Depuis plus d’un siècle, nous savons que l’amiante est toxique, pourtant, c’est seulement en 2001 que la Belgique en a interdit la commercialisation. Et si la législation protégeant les travailleurs ou reconnaissant leurs maladies ont progressé, ce dossier est encore loin d’être fermé. Je me souviens du témoignage de déléguées syndicales d’une entreprise française expliquant qu’elles ont tout fait pour retarder la fermeture de leur entreprise et que c’est seulement après celle-ci, voyant se multiplier les décès de collègues qu’elles ont compris que l’entreprise continuait à les tuer.
  • La multinationale Caterpillar avait spécialisé son site de Gosselies sur la production de grosses machines de chantier particulièrement efficace en termes environnementaux. Dans les justifications données par la direction pour expliquer la fermeture, le fait que ces machines ne trouvaient pas d’acheteurs à cause du surcoût lié aux exigences environnementales à rendu nombre de travailleurs peut réceptifs à la volonté de leurs organisations de mieux intégrer ces questions.
  • Dans les années 80, en province de Luxembourg, une grande entreprise, la « Cellulose des Ardennes » produisait son papier avec un procédé utilisant le chlore dans le processus de blanchiment. Un groupe de Greenpeace a mené une action pour exiger la fermeture de l’entreprise à cause des dangers pour l’environnement. Les travailleurs ont fait bloc pour défendre leur emploi et tenaient le même discours que celui de la direction alors qu’ils étaient les premiers à respirer les vapeurs de chlore. Il a fallu un important travail syndical pour rouvrir la discussion sur la nécessité de modifier le processus de production, pour la santé des salariés, pour l’environnement, mais également pour éviter qu’une fermeture ne s’impose à cause des dangers liés à la production. Ce dernier exemple montre qu’il est indispensable d’articuler le combat syndical avec les enjeux sociétaux, mais surtout qu’une articulation est nécessaire entre les ONG environnementales et les syndicats. Cette situation met également en exergue la nécessité de travailler sur les transitions, car sans pouvoir se construire un avenir, les salariés ne peuvent adhérer à une démarche qui mettrait en danger leur avenir professionnel.

Révolution ou évolution ?

Sur base des différences études, en particulier celle du GIEC, il ne nous reste pas beaucoup de temps pour réduire l’augmentation de température. Chaque année, chaque mois, sans modification de notre façon de produire et de consommer provoque des dégâts qui risquent d’être irréversibles. L’urgence devrait être à l’ordre du jour. Pourtant, pour reprendre l’expression de Philippe POCHET[iii], « … la dynamique doit être progressive. La position de radicalité, aussi légitime soit-elle est probablement juste en termes d’analyses des défis et des limites d’une approche croyant trop aux solutions technologiques, ne conduit pas à l’émergence de changements de comportement massif tels que mis en évidence. Elle pourrait même les bloquer en mettant la barre tellement haut (sortir du capitalisme, décroître, frugalité) qu’elle ne parviendrait pas à coaliser suffisamment de forces sociales pour réaliser l’objectif.

Tant au niveau national que sur le plan européen ou international, les organisations syndicales sont convaincues de l’importance de travailler à la mise en place d’une juste transition au sens des principes directeurs définis par l’Organisation Internationale du Travail.

L’économiste Eloi LAURENT évoque le paradoxe de l’urgence environnementale[iv] quand il constate que c’est au moment où les effets sont de plus en plus tangibles que les préoccupations environnementales deviennent les plus insupportables dans l’espace public. Bien que son ouvrage ait été publié en 2014 on peut y voir un des éléments qui a déclenché la crise des gilets jaunes en France (la taxation des produits de roulage) ou encore aujourd’hui la réaction surréaliste du Premier ministre australien qui au cœur de l’incendie qui dévaste son pays refuse de remettre en cause l’utilisation massive du charbon.

Il considère « qu’il nous faut intégrer les enjeux écologiques et sociaux en nous tenant à égale distance du catastrophisme abstrait et généralisé et de l’inconscience matérialiste, que nient les enseignements de travaux scientifiques faisant pourtant consensus ». Avec lui, j’ai la conviction que « tant que les questions écologiques ne seront pas systématiquement éclairées sous le jour des réalités sociales et des inégalités, elles demeureront de l’ordre de la politique étrangère pour la majorité des citoyens ».

Laurence Scialom [v] parle d’une tragédie des horizons en constatant que la paralysie des décideurs publics est renforcée par le fait que les risques financiers climatiques se réaliseraient à court terme, alors que la politique de transition écologique ne verra ses effets qu’à long terme ».

Des pistes concrètes d’actions existent. Il n’est pas possible ici d’en faire l’inventaire et je me contenterai d’évoquer la dynamique initiée par Pierre Larrouturou[vi] au niveau du Parlement européen. Il y défend l’idée d’un pacte finance-climat à hauteur de 1000 milliards visant à soutenir et développer des projets structurants permettant de rencontrer les objectifs climatiques. À condition d’en avoir la volonté politique, ceci est loin d’être impossible, car la BCE a dû mettre beaucoup plus pour sauver les banques et au travers de son opération de « quantitative easing ».  

Le pacte vert présenté par la nouvelle Commission européenne va dans ce sens. Il ouvre une fenêtre d’opportunités, un important changement d’orientation même s’il reste insuffisant en regard des défis.

Le manque d’ambition de la Commission s’explique facilement par son incapacité de faire plus dans le cadre du budget actuel. A défaut de disposer de moyens propres la Commission ne peut utiliser que des trucs et ficelles comme compter sur les effets de leviers.

Comme le proposent les économistes G. Claeys et S. Tagliapietra [vii] des outils sont pourtant mobilisables. Selon eux « les deux pistes les plus prometteuses sont une réforme des règles budgétaires de l’UE et une réorientation des missions de la Banque européenne d’investissement (BEI) ».

Les organisations syndicales sont devant une responsabilité importante, mais aussi devant un défi très complexe. Elles doivent être un des acteurs centraux d’un changement de paradigme permettant de remettre l’économie et la croissance dans le rôle qu’elles auraient toujours dû avoir ; être au service des êtres humains, de l’humanité et des générations futures. Le défi est d’autant plus complexe qu’il se conjugue avec une transformation rapide des méthodes de production, le développement rapide de l’économie digitalisée, de l’industrie 4.0 et de la fragilisation des collectifs de travail.

Au-delà des actions de sensibilisation et de mobilisation, cela passe par la construction d’alliance avec notamment les ONG environnementales, mais également pour l’inscription des enjeux climatiques dans les négociations auxquelles les organisations syndicales sont impliquées.

L’ambition syndicale se doit donc d’être à la hauteur de la complexité et de l’ampleur des défis.

Claude ROLIN


[i] Thierry POUCET « L’environnement, le comprendre pour le construire » EVO Société – 1992

[ii] André GORZ « Capitalisme, Socialisme, Ecologie » Galilée 1991

[iii] Philippe POCHET « À la recherche de l’Europe sociale » PUF 2019

[iv] Éloi LAURENT « Le bel avenir de l’État providence » LLL 2014

[v] Le Monde 25/01/2020

[vi] Pierre LARROUTUROU et Jean JOUZEL« Pour éviter le chaos climatique et financier » Odile Jacob 2017

[vii] Le Monde 25/01/2020

UE- US: Négocier un révolver sur la tempe

S’il est une chose que l’on ne peut pas reprocher à Donald Trump, c’est de cacher son jeu. Il suffit de l’écouter pour connaître ses intentions. L’Union européenne, c’est son ennemi, il lui a déclaré la guerre économique, a soutenu les Brexiter ou pense comme l’illibéral Orban.

Cette semaine, lors du Forum économique de Davos il a précisé sa pensée en évoquant la négociation d’un éventuel accord commercial avec l’Union européenne « Si nous ne pouvons pas conclure (…), nous devrons mettre une taxe de 25% sur leurs voitures ». Il continue en déclarant « Je voulais en avoir fini avec la Chine. Je ne voulais pas m’occuper de la Chine et de l’Europe en même temps »[i].

Il est exact que la balance commerciale de l’UE est positive vis-à-vis des États-Unis, mais est-ce une raison pour céder au chantage agressif et vulgaire du guerrier Trump ? Nous avons pu faire reculer l’idée d’un TTIP mais le voilà qui revient sous la forme de plusieurs accords commerciaux dont l’un porte sur la reconnaissance mutuelle des normes. Pour rappel, la question des normes n’est pas qu’une question économique, elle est aussi sociale et culturelle. Elle repose sur une conception de la société, notre conception du bien-être.

Il ne peut être question de ramper devant les diktats d’un président américain qui est convaincu que la politique doit se résumer à la gestion d’un empire immobilier. Pour lui, tout est bon, mépriser les femmes, se moquer de l’avenir de la planète, déstabiliser le monde avec ses agressions militaires, soutenir les faucons israéliens ou l’extrême droite…
Négocier avec un révolver sur la tempe, ce n’est pas négocier.


[i] Le Monde- 24/01/2020

Europe, la révolte d’un Parlement

La semaine dernière, le Parlement européen aurait dû se prononcer sur la mise en place de la nouvelle Commission. Il n’en fut rien car trois commissaires doivent encore être désignés. La nomination des commissaires européens est un processus démocratique dont la plupart de nos gouvernements nationaux devraient s’inspirer. Contrairement à ce que certains pouvaient penser, les auditions auxquelles doivent se soumettre les candidats sont tout sauf une formalité. C’est une réelle épreuve à laquelle ils doivent se soumettre en démontrant leur parfaite intégrité ou l’absence de conflit d’intérêts ainsi que leur capacité à maîtriser les dossiers dont ils auront la charge.

Que trois candidats aient été refusés par le Parlement européen n’est certainement pas anodin, mais cela ne devrait pas provoquer autant de réactions polémiques. C’est simplement le signe du bon fonctionnement d’un processus démocratique.

En revanche, ce qui est étonnant, ce sont les réactions provoquées par l’échec de la candidate présentée par la France. Les grandes compétences de madame Sylvie Goulard ne peuvent certainement être mises en cause et comme députée européenne elle a fait preuve de son engagement européen. Ce n’est donc pas cela qui a conduit à son éviction. Cependant, il était difficilement imaginable qu’après avoir été contrainte à démissionner de ses fonctions de ministre de la Défense pour, notamment, un soupçon d’utilisation abusive d’assistants parlementaires, le Gouvernement présente sa candidature comme commissaire. L’Union européenne devrait-elle être moins rigoureuse que l’État français ?

Le mépris pour le Parlement

Les principales raisons de l’échec de cette candidature ne sont pas à chercher du côté des compétences de madame Goulard, ni même sur les dossiers instruits à son encontre et sur lesquels elle devrait pouvoir prétendre à la présomption d’innocence. La raison doit en être imputée à la stratégie du président français qui a clairement montré sa méconnaissance du fonctionnement du Parlement européen, mais surtout son mépris pour l’assemblée des représentants des peuples européens.

Lors du précédent scrutin, le Parlement européen avait obtenu une victoire importante en imposant le système des « Spitzenkandidaten [i]»  comme un premier pas vers une plus grande légitimité démocratique du président de la Commission. Le président Macron, à juste titre, avait soutenu l’idée qu’une partie des députés devaient être élue sur une circonscription européenne. Il s’est appuyé sur cet échec pour s’opposer au système des « spitztenkandidaten » allant même jusqu’à mettre en cause les compétences du candidat du PPE estimant, outrage suprême, qu’il ne parlait pas le français. Le parlement mis hors-jeu, le terrain s’offrait tout entier aux négociations entre chefs d’État.

De son côté, la tête de liste de la REM, madame Loiseau, est parvenue en quelques jours à se mettre à dos de nombreux acteurs de son propre groupe politique en se montrant méprisante lors d’une interview dont elle espérait qu’aucun élément ne fuiterait.

Cousu de fil blanc

Dans ce contexte, il ne fallait pas être grand clerc pour penser que la candidature proposée par Macron allait poser problème. Finalement, tout ceci était très prévisible et ne mériterait pas que l’on y revienne s’il n’y avait eu les réactions du président français. Celui-ci n’a pas tardé à exprimer son courroux et son incompréhension. La première fautive était madame Van der Leyen qui avait choisi Sylvie Goulard dans la liste de trois candidats remis par Macron. Manque évident de courtoise et de diplomatie, mais pourquoi donc avait-il glissé ce nom s’il pensait qu’il pouvait y avoir un souci ?

Mais le plus révélateur se trouve dans la suite de ses déclarations. Comment était-il possible qu’après avoir reçu un hypothétique coup de fil de la future présidente de la Commission les présidents des groupes politiques n’avaient pas intimé l’ordre à leurs députés d’opiner en silence à ce qui leur était proposé. Les parlementaires seraient-ils juste là pour exécuter les ordres donnés par le président de leur groupe politique ?  Cet épisode pose une question cruciale qui est celle de la place et du rôle des parlementaires. Des acteurs d’une démocratie vivante ou des presse-boutons au service d’une logique particratique ?

Rendre sa place au parlementarisme

Dans un moment où la démocratie représentative est questionnée, où de nombreux citoyens ne se sentent plus représentés légitimement, il est nécessaire de revivifier la démocratie en inventant de nouveaux processus participatifs et délibératifs comme les panels citoyens. Mais n’est-il pas tout aussi urgent de rendre sa place à l’institution parlementaire ? Si le rôle des parlementaires doit se résumer à être aux ordres de chefs de partis, autant ne plus réunir que ces derniers, chacun étant porteur d’un nombre de votes proportionnels aux résultats des élections.

Il appartient aux exécutifs de s’assurer d’un soutien suffisant de la part des représentants du peuple ? Cela passe par l’écoute et la délibération.

Certains défendent l’idée que sans la discipline de groupe il ne serait plus possible de gouverner. C’est oublier que la démocratie est, par essence, marquée du sceau de l’indétermination.  Inconfortable, certainement, mais c’est le prix à payer pour la vitalité de nos démocraties.

Relever les défis sociaux et climatiques

Si la future présidente de la Commission veut pouvoir s’appuyer sur une plus grande stabilité du Parlement européen elle aurait tout intérêt à ne pas se contenter du seul soutien des groupes démocrates-chrétiens, socio-démocrates et libéraux. Elle aurait tout intérêt à laisser la place qui lui revient au groupe des verts  d’autant plus que l’avenir de la construction européenne dépend de sa capacité à relever   les défis sociaux et  climatiques.


[i]

La victoire d’un féodalisme européen.

La semaine prochaine, le Parlement européen devrait élire la prochaine Présidente de la Commission européenne. Pas gagné pour Madame Von Der Leyen. le Parlement pourrait exiger d’être respecté.

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À la suite du dernier scrutin européen, les commentateurs se sont joyeusement questionnés pour savoir qui de Madame Merkel ou de Monsieur Macron avait gagné. L’analyse permet le doute, par contre, il n’y en a pas pour savoir qui est le perdant. Le perdant, c’est la démocratie européenne.

Au lendemain des élections, il s’agissait de désigner ce que l’on appelle communément les « topjobs » européens. À savoir, la présidence de la Commission européenne, la présidence du Conseil européen, celle du Parlement ainsi que celle de la Banque centrale européenne et de la haute représentation pour les affaires étrangères.

Le Président de la Commission, appelé à succéder à Jean-Claude, Juncker occupera une fonction dont l’importance peut être assimilée à celle d’un chef de gouvernement même s’il est contraint à construire son équipe avec les Commissaires proposés par les États membres.

Les  «Spitzenkandidaten »

Le Traité précise que le Conseil européen doit, en tenant compte du résultat des élections européennes et après avoir procédé aux consultations appropriées, proposer au Parlement européen un candidat à la fonction de Président de la Commission européenne.

En 2014, le Parlement européen, se basant sur une recommandation de la Commission européenne visant à renforcer la formation d’une conscience politique européenne et la participation des citoyens, avait pu imposer que le président de la Commission soit désigné en fonction du résultat des élections européennes. Le Président de la Commission devant être la tête de liste de la liste européenne (le «Spitzenkandidat ») arrivée en tête. C’est sur cette base que Jean-Claude Juncker a été présenté et élu.

Emmanuel Macron Ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique

L’opposition de Macron

En 2019, la même procédure devait être appliquée et la majorité des partis politiques ont présenté leur tête de liste à l’exception notable des libéraux qui, suivant la volonté du Président français, se sont inscrits contre la procédure, expliquant qu’elle ne pouvait être valide en l’absence d’une  circonscription européenne. Argument qui peut être retenu si l’on omet de dire qu’il permet de masquer l’échec de Macron à imposer sa candidate au groupe des libéraux et démocrates. Elle a d’ailleurs pu expliquer en « off » tout le bien qu’elle pensait de ses collègues.

Les débats entre présidents ont été organisés, mais avant même le résultat des élections, Monsieur Macron s’est opposé à l’éventualité de la candidature du candidat du PPE, l’allemand Manfred Weber. La raison invoquée n’était pas la ligne trop droitière du PPE, mais simplement que son candidat ne maîtrisait pas la langue française.

Il aura fallu passer par un nouveau sommet de la dernière chance pour que les «top jobs» européens soient attribués. Au final, comme l’écrit dans un tweet le journaliste Jean Quatremer, « c’est jeu, set et match » pour Emmanuel Macron. Non content d’avoir liquidé la perspective d’une présidence européenne soutenue par une élection démocratique impliquant les citoyens (même si celle-ci restait limitée et critiquable) il parvient à imposer ses femmes et ses hommes, qui nonobstant leurs qualités certaines, lui seront redevables de leur nomination. En quelque sorte, ces nouveaux princes seront les vassaux du Roi-Soleil.

Ce faisant, Emmanuel Macron semble avoir fortement contribué à la mise en place d’une équipe qui ne manquera pas d’amplifier les orientations libérales, voire ultralibérales qui lui sont chères. Mais ce qui laissera probablement le plus de traces, c’est l’arrogance et la brutalité dont il a fait preuve. Comme l’évoquait sur les ondes de RCF le directeur du bureau bruxellois de « Confrontation Europe », Edouard Simon, « c’est le retour d’une France bonapartiste, une France qui pense l’Europe comme une France en grand, une France qui n’a pas encore appris les vertus de l’altérité ».

L’intergouvernementalité reprend les rênes.

Ce nouvel épisode démontre à souhait que le projet d’une Europe démocratique est loin d’être achevé. Nous avons assisté à un grand marchandage où le jeu des fonctions a pris la place du débat sur les grands défis que doit relever l’Union européenne. Tout au plus, avons-nous une Union européenne, terrain de jeu des États-nationaux. Pourtant, ce dont les citoyens européens ont besoin, c’est de pouvoir croire en l’avenir. Ils attendent de l’Union européenne qu’elle réponde à leurs préoccupations, à l’emploi, à la protection sociale, à la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale, à la fin du dumping social, à la mise en place d’une véritable politique migratoire européenne ou encore aux réponses à apporter au défi climatique.

Année après année, le Parlement européen a gagné en importance. D’un simple organe consultatif, il est aujourd’hui, au travers de la procédure de codécision, impliqué dans la majorité des législations européennes. Avec la liquidation du système des « spietzenkandidaten » le Parlement européen vient du subir un revers, il est, en quelque sorte, renvoyé à ses études en espérant qu’il se limitera à produire des avis et à ne plus perturber le fonctionnement des États nationaux.  Le couple franco-allemand restera au centre du jeu en considérant comme matière d’appoint les plus petits États.

Cette évolution est une réelle menace pour la construction d’une Europe comme un espace de démocratie transnationale. Valéry Pratt dans un récent article évoquait l’opposition de Jürgen Habermas à ce qu’il appelle « un fédéralisme post-démocratique de l’exécutif », soit la collusion des intérêts stratégiques entre la Commission et le Conseil au détriment des citoyens, des peuples et du Parlement, soit la chaîne de légitimation démocratique[i].

Reprendre le combat pour une Europe sociale.

Les dirigeants européens resteront-ils longtemps sourds aux expressions de la crise de la démocratie représentative dont la montée des populismes n’est, comme l’affirme Christian Godin[1], que le produit et le symptôme de la crise de la démocratie représentative ? Allons-nous longtemps rester aveugles face aux dégâts d’un libéralisme débridé qui nie les enjeux sociaux et environnementaux ?  Dans les prochains jours, le Parlement européen sera appelé à voter sur la proposition du Conseil. Il est clair qu’il est placé dans une situation où l’on ne voit pas quel sera son espace réel de manœuvre. À espérer que cette séquence le rende plus combatif pour imposer aux États une Europe plus proche des citoyens, une Europe non pas au service des marchés, mais au service des populations, une Europe sociale.

Valery Pratt  « Cosmopolitisme, constitutionnalisation du droit international et construction européenne chez Habermas » in Citès n° 78/2019 00

Christian GODIN « Le populisme faute de peuple » in Cités n° 77/2019

Article publié sur le site de « POUR »

Détachement des travailleurs: accentuer la convergence sociale

C’est avec une large majorité que le Parlement européen a voté la révision de la directive relative au détachement des travailleurs. Ce vote marque une volonté de mettre un terme à la concurrence induite par les différences de coûts salariaux. Le dumping social est un véritable fléau qui touche de nombreux secteurs et mine les fondements de l’Union européenne.

Le texte adopté prévoit l’élargissement de la notion de rémunération. Celle-ci ne se limitera plus au salaire minimum mais intégrera l’ensemble des éléments constitutifs de la rémunération comme les primes ou les barèmes en vigueur. Autre avancée, la prise en compte des conventions collectives qui seront applicables aux travailleurs détachés.

Cette révision était attendue depuis des années. La Commission avait dû retarder sa proposition pour ne pas interférer dans le choix des Britanniques sur le Brexit. Durant plus d’un an et demi, les deux co-rapporteures du Parlement européen, la Française Élisabeth Morin-Chartier et la Néerlandaise Agnes Jongerius ont patiemment construit une position largement soutenue par le Parlement européen; ce qui leur a permis d’entrer en négociation avec les États membres représentés au Conseil.

Le résultat de cette négociation est quelque peu en retrait de la position initiale dans la mesure où sont exclus de la directive la sous-traitance et le secteur du transport. Ce dernier est actuellement abordé dans les discussions relatives à ce que l’on appelle le « Paquet transport ».

L’un des grands mérites de ce compromis est d’avoir réussi à éviter une confrontation entre les « anciens » pays et les nouveaux. J’en tiens pour preuve la position des organisations syndicales des pays faisant partie du groupe de Višegrad. L’ensemble de ces organisations, au même titre que la Confédération européenne des Syndicats, soutient ce texte et a appelé les parlementaires à voter positivement.

Il est clair que cette révision ne va pas solutionner l’ensemble des problèmes, mais elle va dans le bon sens: celui de la convergence sociale. Il faudra tout d’abord que la directive soit rapidement transposée dans les législations nationales et, surtout, que les États membres renforcent les mécanismes de contrôle. Les services nationaux d’inspection du travail doivent disposer de suffisamment de moyens humains et techniques pour mener à bien leur mission. Enfin, la création d’une « autorité européenne du travail » devrait constituer l’embryon d’une inspection sociale à l’échelon européen.

Dans un espace comme l’Union européenne, la mobilité des travailleurs est une richesse. Elle doit être garantie pour tous. Par contre, celle-ci ne peut donner lieu à une dérégulation des marchés du travail en mettant en concurrence les travailleurs salariés entre eux.

Le dumping social ne peut être combattu qu’en évoluant vers une convergence sociale européenne. Il faut avancer vers une plus grande harmonisation de la protection sociale et des niveaux salariaux.

Enfin, il faut combattre la raison première du dumping social: les États qui « exportent » une main d’œuvre bon marché sont ceux qui ne voient pas d’autres possibilités pour rattraper leur retard de développement économique. Lors du dernier grand élargissement, l’Union européenne n’a pas suffisamment épaulé ces pays. Il aurait fallu mettre en place un véritable plan Marshall afin de soutenir le développement économique et social des nouveaux pays grâce à une croissance endogène. Cela aurait permis une plus grande convergence de nos économies. Il n’est jamais trop tard, aussi faudra-t-il doter l’UE d’un budget ambitieux permettant de mener des politiques à la hauteur des défis européens.

Réenchanter nos démocraties

Nos démocraties traversent une crise profonde qui, comme l’écrivait le philosophe italien Antonio Gramsci, est un moment où « le vieux monde se meurt et le nouveau tarde à apparaître ». Cet espace de transition est chargé de crainte et d’espoir. La crainte du pire, symbolisée aujourd’hui par la montée en puissance de formations politiques anti-démocratiques et de gouvernements illibéraux (Orbán en Hongrie, Erdogan en Turquie ou encore Trump aux États-Unis). Mais aussi l’espoir d’un approfondissement de nos démocraties comme en témoignent les aspirations fortes à plus de représentation du peuple. C’est ce qui sous-tend notamment les revendications en faveur de referendums, les pétitions, ou encore la mise en place de panels citoyens. Dans une même optique, les plaidoyers en faveur de plus d’égalité et de prise en compte de grands enjeux comme celui du climat répondent à ce besoin d’être davantage écouté. Les actuelles manifestations des étudiants exhortant les représentants politiques à mieux répondre aux défis environnementaux en sont une démonstration des plus réjouissantes.

Il est devenu évident que nos démocraties doivent être consolidées. Il n’est plus possible de se contenter uniquement de l’expression des citoyens au travers des élections et de la désignation de représentants siégeant dans les différents niveaux de pouvoirs. Des réponses concrètes doivent être apportées à cette demande d’implication continue.

Longtemps, les partis politiques ont pu représenter les intérêts de catégories entières de la société. Aujourd’hui, ils sont perçus comme des outils inadéquats car réduits à l’occupation du pouvoir et à leur volonté de capter l’électorat comme une entreprise commerciale tente de se positionner sur base d’études de marché.

Les logiques de court terme qui rythment le monde économique ont contaminé le monde politique. Il se trouve contraint d’articuler ses stratégies au gré des sondages et d’élections. Pourtant, les grands enjeux auxquels nous sommes confrontés appellent des réponses à long terme. C’est notamment le cas des questions environnementales, de l’évolution démographique, mais aussi des migrations, du développement des inégalités et de la pauvreté. À cela s’ajoute l’impact en partie méconnu des évolutions technologiques sur nos vies et même sur la démocratie.

Les nouvelles technologies ont d’ailleurs déjà une importance significative. Elles façonnent même nos comportements. À peine ai-je désiré quelque chose qu’en quelques clics, c’est commandé et tout bientôt livré. Twitter incite les citoyens, voire certains chefs d’État qui en font leur seul créneau d’expression, à une limitation de la pensée à 140 signes. De même que notre culture du débat semble réduite à un raisonnement binaire du type « Je like / Je ne like pas ». Et les algorithmes de limiter le champ de nos interactions en nous proposant en priorité des arguments qui nous confortent nos propres certitudes.

Face à des questions complexes, nous ne pouvons nous contenter de répondre par « oui » ou « non ». Nous ne pouvons apprécier le monde sans nuances au travers d’un prisme manichéen. Nos démocraties doivent devenir plus représentatives mais surtout plus délibératives. Cette exigence réclame le développement des outils d’Education Permanente où les citoyens sont amenés à comprendre, à juger et, surtout, à définir comment ils peuvent devenir collectivement des acteurs de changement.

Cela impose aussi aux gouvernants de sortir de postures jupitériennes et de la vision de gouvernant en prise directe avec des citoyens individualisés et isolés. Pour rendre tout son sens aux mécanismes d’intermédiation sociale, il faut impliquer les partenaires sociaux, mais aussi les associations, les ONG et les divers collectifs désireux de s’impliquer dans les débats démocratiques. C’est là une voie indispensable pour permettre de rassembler les revendications, construire le vivre ensemble et favoriser la cohésion de nos sociétés.

Répondre au désenchantement démocratique impose de repenser nos modes de représentation et de rendre aux mécanismes d’intermédiation sociale leur place pleine et entière. Les outils d’Éducation permanente sont autant de clés indispensables à la formation d’opinions capables d’intégrer la complexité des enjeux.

Des mouvements comme celui des Gilets jaunes démontrent à l’envi que de nombreux citoyens ne se sentent pas reconnus, voire méprisés par ce qu’ils perçoivent comme les « pouvoirs ». Combattre le mépris demande de la reconnaissance. De la reconnaissance en tant citoyen et, plus largement, en tant que personne. C’est en donnant toute sa place à l’Autre que nous serons en mesure de réenchanter les démocraties.

Opinion publiée dans le magazine « POUR » le 4 février 2019