Ne pas entendre la jeunesse, c’est compromettre l’avenir


Santé mentale des jeunes : quelle société leur proposons-nous ?

Les manifestations lycéennes en France, en Belgique et dans d’autres pays européens nous invitent à écouter ce que les jeunes expriment de leurs conditions de vie, de leurs inquiétudes et de leurs attentes. Sans réduire la diversité de ces mobilisations à une seule explication, il me semble qu’elles nous posent une question essentielle : quel avenir pour la jeunesse ?

Ces interrogations rejoignent celles que j’ai eu l’occasion de développer, la semaine dernière, à Strasbourg, lors d’une conférence organisée par l’association Métis, consacrée à la santé mentale des jeunes. Je reprends ici les principales réflexions de mon intervention.

« Les jeunes, comment allez-vous ? » La question semble simple. Mais sommes-nous réellement prêts à entendre la réponse et, surtout, à en tirer les conséquences ? Lorsque nous parlons de leur santé mentale, nous évoquons les difficultés d’accès aux soins, le manque de professionnels ou les effets des réseaux sociaux. Ces questions sont essentielles. Il me semble cependant que nous devons aussi regarder le monde dans lequel nous leur demandons de grandir et de construire leur avenir.

N’étant ni médecin ni psychologue, je m’appuie sur plus de quarante années d’engagement syndical, un engagement que je poursuis aujourd’hui au sein du Comité économique et social européen. Ce parcours m’a conduit à une conviction : la santé constitue désormais une nouvelle question sociale majeure. La santé des êtres humains, mais aussi celle de la planète, tant les deux sont liées.

La définition de l’Organisation mondiale de la santé nous invite d’ailleurs à élargir le regard. Elle associe le bien-être physique, mental et social. Prendre cette définition au sérieux, c’est reconnaître que la santé dépend aussi du logement, du revenu, des relations avec les autres et de la possibilité de trouver sa place.

Les conditions de vie comptent

Nous entendons parfois que les nouvelles générations seraient plus fragiles, moins capables de supporter les difficultés. Cette lecture me paraît bien courte. Avant de juger leur capacité à s’adapter, regardons ce à quoi nous leur demandons de s’adapter.

Avoir un emploi compte évidemment. Mais sa qualité compte aussi : pouvoir vivre de son travail, connaître ses horaires, être respecté et disposer de perspectives. L’incertitude permanente réduit la capacité à se projeter. Elle peut aussi conduire chacun à vivre comme un échec personnel ce qui relève largement de difficultés collectives.

Comment devenir autonome lorsque le logement est inaccessible ? Comment construire un projet lorsque l’entrée dans la vie professionnelle passe par une succession de contrats précaires ? Comment poursuivre sereinement ses études lorsque les difficultés financières occupent une place croissante dans le quotidien ?

L’environnement familial, l’école, les amitiés et les lieux de vie jouent également un rôle essentiel. Pouvoir compter sur quelqu’un, être écouté, participer à une activité ou appartenir à un collectif sont des ressources précieuses. La solitude, les discriminations et le sentiment d’exclusion nous obligent donc à interroger la qualité des liens que notre société permet de construire.

Hartmut Rosa décrit une société de l’accélération, dans laquelle il faut courir toujours plus vite pour conserver sa place. Apprendre davantage, s’adapter en permanence, être disponible, performant, mobile : cette pression commence tôt.

Courir toujours plus vite, pour aller où ?

C’est ici que la réflexion d’Axel Honneth sur la reconnaissance prend tout son sens. Chacun a besoin de sentir qu’il compte, que sa parole mérite d’être entendue et qu’il a une place. Quelle reconnaissance offrons-nous à un jeune dont le parcours ne correspond pas aux modèles de réussite dominants ? Quelle valeur lui accordons-nous au-delà de ses résultats et de son utilité économique ?

L’espace numérique ajoute une difficulté. La circulation de contenus qui suscitent la peur ou la colère, la désinformation et les possibilités de manipulation ouvertes par l’intelligence artificielle interrogent notre capacité à comprendre le monde ensemble. L’éducation à l’esprit critique est indispensable. La responsabilité des entreprises qui organisent cet espace doit également être interrogée.

Pouvoir croire en l’avenir

À ces pressions s’ajoutent des inquiétudes qui dépassent largement les parcours individuels. Le dérèglement climatique pose la question des conditions de vie futures. Les guerres rappellent que la paix demeure fragile. Ma génération a pu croire qu’elle était durablement acquise en Europe. Les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent plus partager cette assurance.

Nous leur demandons de se former, de travailler, de s’engager. Mais quelles perspectives collectives leur donnons-nous ? Quel message envoyons-nous lorsque la protection de l’environnement apparaît comme une contrainte que l’on pourrait reporter ? Comment leur demander de faire confiance aux institutions s’ils ont le sentiment que leurs préoccupations pèsent peu dans les décisions ?

L’Union européenne porte une promesse de paix, de démocratie et de prospérité. Cette promesse doit pouvoir se traduire dans la vie quotidienne et dans un avenir auquel les jeunes puissent croire.

Les politiques économiques, les choix budgétaires, les conditions de travail ou la transition écologique ont des conséquences sur leurs conditions de vie et leurs possibilités de devenir autonomes. Le débat européen sur la santé mentale doit donc dépasser le seul champ des politiques de santé.

Construire un projet de société ne peut se résumer à affaiblir les protections sociales ou environnementales. L’économie n’a de sens que si elle sert l’être humain, si elle permet de construire une prospérité partagée.

Entendre la jeunesse et en tenir compte

Lorsque nous demandons aux jeunes comment ils vont, acceptons donc d’interroger aussi nos propres choix. Quelle société construisons-nous ? Quelle Europe leur préparons-nous ? Et quelle place sommes-nous prêts à leur donner pour en décider avec nous ?

Notre santé, celle des plus jeunes comme celle des moins jeunes, dépend notamment des conditions économiques, sociales et environnementales qui viennent d’être évoquées. Les préoccupations exprimées dans les mobilisations méritent donc d’être entendues. Refusons de confondre les revendications de la jeunesse avec les actes violents commis par certains groupes, auxquels la visibilité médiatique peut donner une place disproportionnée.

Condamner les violences ne dispense pas d’écouter les revendications. Ce n’est certainement pas en renvoyant aux jeunes un message de mépris, en les stigmatisant ou en assimilant leur mobilisation à de la délinquance que nous les encouragerons à participer à la construction de leur société.

Lorsque des responsables politiques refusent de les entendre et les méprisent, ils accentuent les divisions et fragilisent la possibilité de vivre ensemble. Prendre leur parole au sérieux, accepter d’en débattre et leur permettre de peser sur les décisions, c’est aussi leur donner des raisons de croire en la démocratie et en leur avenir.

À l’école, dans les études, au travail, chacun est invité à se comparer aux autres. Les réseaux sociaux prolongent cette comparaison jusque dans l’intimité. On y expose ses réussites, son apparence, ses voyages, bien plus rarement ses doutes. À force de présenter la réussite comme le seul résultat du mérite individuel, nous faisons aussi porter à chacun la responsabilité entière de ses difficultés.

Claude Rolin – 23/10/2026 – Ce texte n’engage que l’auteur