Intelligence artificielle et travail: Qui va décider de notre avenir ?

J’ai eu l’occasion d’aborder ces questions récemment, à Dublin, dans le cadre d’un échange consacré au travail décent à l’ère numérique. Un débat qui m’a conforté dans une conviction : nous ne sommes pas simplement confrontés à l’apparition de nouveaux outils. Nous vivons une transformation bien plus profonde, dont nous mesurons encore difficilement toutes les conséquences.

L’intelligence artificielle occupe aujourd’hui une place croissante dans les débats économiques et politiques. On nous parle de gains de productivité, de compétitivité, d’innovations technologiques et de nouvelles opportunités pour les entreprises. Mais il me semble que nous accordons encore trop peu d’attention à une question pourtant essentielle : quelles seront les conséquences de ces transformations sur le travail et sur les travailleurs ?

Il serait absurde de nier les possibilités offertes par l’intelligence artificielle. Elle peut nous libérer de tâches répétitives ou pénibles, améliorer la sécurité, faciliter l’accès aux connaissances et permettre le développement de nouvelles activités. Elle peut également contribuer à rendre certains métiers plus intéressants.

Mais ces évolutions ne sont pas automatiques.

Les mêmes technologies peuvent aussi conduire à une intensification du travail, à une surveillance permanente, à une réduction de l’autonomie des travailleurs ou encore à une déqualification de certains métiers.

Prenons l’exemple de la gestion algorithmique. Des systèmes informatiques peuvent désormais organiser les horaires, répartir les tâches, mesurer les performances et parfois même intervenir dans l’évaluation des travailleurs. Ce qui relevait auparavant de décisions humaines peut être progressivement confié à des algorithmes dont le fonctionnement échappe largement à ceux qui en subissent les conséquences.

Derrière une apparente neutralité technologique se cachent pourtant des choix bien humains. Une technologie n’est jamais neutre. Elle est développée dans un contexte économique et social, poursuit certains objectifs et ses conséquences dépendent largement de la manière dont elle est utilisée et de ceux qui en détiennent le contrôle. La question n’est donc pas seulement de savoir ce que l’intelligence artificielle permettra de faire, mais bien de déterminer ce que nous voulons en faire, dans quel objectif et au bénéfice de qui ?

Cette réflexion nous ramène à un débat ancien, mais qui prend aujourd’hui une importance particulière : celui des relations entre compétitivité, productivité et qualité de l’emploi. Dans les discussions européennes, la compétitivité est souvent présentée comme la condition préalable à toute amélioration sociale. Il faudrait d’abord rendre les entreprises plus performantes, accroître leur productivité et améliorer leur position sur les marchés. La qualité de l’emploi viendrait ensuite, comme une conséquence de cette prospérité retrouvée. Cette vision me semble particulièrement réductrice.

Pourquoi ne pas envisager aussi la relation inverse ? Des travailleurs mieux formés, disposant d’une réelle autonomie, de conditions de travail satisfaisantes et de perspectives professionnelles peuvent contribuer à l’innovation et à une productivité durable.La qualité de l’emploi ne devrait donc pas être considérée uniquement comme le résultat d’une économie performante. Elle peut aussi en constituer l’un des moteurs.

Cela suppose évidemment de ne pas réduire cette qualité au seul niveau des rémunérations. Elle concerne également l’intensité du travail, la prévisibilité des horaires, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, la santé, les possibilités de formation, l’autonomie et le respect des droits. Autant de dimensions directement concernées par la révolution numérique.

Peut-être serait-il temps de sortir de cette opposition permanente entre exigences économiques et ambitions sociales, pour réfléchir davantage à leur articulation.

Qui possède les moyens de production ? Qui contrôle l’organisation du travail ? Qui crée la richesse et qui se l’approprie ? Quels rapports de pouvoir s’établissent entre ceux qui détiennent le capital et ceux qui travaillent ?

Ces transformations technologiques nous ramènent également à des interrogations beaucoup plus fondamentales.

Ce sont évidemment des questions que Karl Marx avait placées au cœur de son analyse du capitalisme.

On pourrait penser qu’elles appartiennent à une autre époque. Pourtant, elles retrouvent une étonnante actualité lorsque nous observons la concentration des données, des infrastructures numériques et des capacités de développement de l’intelligence artificielle entre les mains d’un nombre limité de grandes entreprises.

Les technologies changent, mais les questions de propriété, de pouvoir et de répartition de la richesse demeurent. À qui appartiennent les données produites par notre activité ? Qui décide de leur utilisation ? Comment seront répartis les gains de productivité générés par l’intelligence artificielle ? Et surtout, quelle maîtrise les travailleurs conserveront-ils sur leur propre travail ?

Ces questions dépassent largement les seules relations professionnelles. Elles concernent aussi notre conception de la liberté, de l’autonomie et, finalement, de la démocratie.

Dans ce contexte, le dialogue social me paraît plus indispensable que jamais. Mais encore faut-il s’entendre sur ce que nous attendons de lui. Il ne peut pas se limiter à accompagner les conséquences de décisions technologiques déjà prises.

Si l’intelligence artificielle transforme l’organisation du travail, les compétences nécessaires, les conditions d’emploi et les relations de pouvoir dans l’entreprise, les travailleurs et leurs représentants doivent pouvoir intervenir en amont. Cela signifie pouvoir discuter non seulement des conséquences de l’introduction de nouvelles technologies, mais également de leur choix, de leurs objectifs et des conditions dans lesquelles elles seront utilisées.

Nous devons, en quelque sorte, passer d’un dialogue social qui gère les conséquences des transformations à un dialogue social qui participe à leur conception. Cette ambition suppose des droits réels d’information, de consultation et de négociation. Le dialogue social ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté des acteurs. Il a besoin d’un cadre juridique qui permette aux travailleurs de peser effectivement sur les décisions.

C’est notamment l’un des enjeux du futur Quality Jobs Act européen, dont les propositions sont attendues.

Mais il me semble nécessaire d’aller encore plus loin. Nous parlons beaucoup de la transformation du travail, alors que l’intelligence artificielle modifie également notre rapport à l’information, à la connaissance, aux relations sociales et potentiellement au fonctionnement même de nos démocraties.

C’est pourquoi j’ai tendance à penser que nous sommes face à une véritable mutation anthropologique, peut-être comparable, par son ampleur, à celle provoquée par la révolution industrielle. Il serait donc dangereux d’aborder séparément ses dimensions économiques, sociales, culturelles et démocratiques. Elles participent d’une même transformation.

Cette réflexion prend une importance particulière pour l’Union européenne.

Sommes-nous condamnés à choisir entre un modèle américain dominé par de grandes entreprises technologiques, un modèle chinois caractérisé par une forte intervention de l’État et une Europe qui se contenterait de réglementer des innovations développées ailleurs ? Je ne le pense pas.

Mais encore faudrait-il que l’Europe se donne les moyens de construire son propre modèle de transformation numérique, associant capacité d’innovation, autonomie technologique, qualité de l’emploi, droits sociaux et exigences démocratiques. Cela suppose des investissements, une véritable politique industrielle, des capacités de recherche et de développement, mais également une réflexion sur les finalités des innovations que nous voulons encourager. Il est nécessaire de définir ce que nous voulons produire, dans quelles conditions et pour répondre à quels besoins.

L’intelligence artificielle transformera profondément nos économies et nos sociétés. Elle a d’ailleurs déjà commencé à le faire. Nous aurions tort de croire que nous pouvons arrêter cette évolution. Mais nous aurions tout autant tort de considérer que ses conséquences sont inévitables et qu’il suffirait de nous y adapter.

Des choix sur la manière dont les technologies seront développées et utilisées, sur la répartition de la richesse qu’elles permettront de créer et sur la place que nous voulons donner au travail dans nos sociétés.

Finalement, derrière les débats sur l’intelligence artificielle se pose une question profondément politique : voulons-nous que la technologie détermine progressivement notre modèle de société, ou voulons-nous conserver collectivement la capacité de décider de l’avenir que nous souhaitons construire ?