Reconquérir la démocratie au marché

L’auteur de « La tyrannie du mérite », Michael Sandel échange avec le prix Nobel d’économie Daron Acemoglu sur la crise des démocraties que nous traversons. Tous deux partent d’un constat simple mais décisif : nos démocraties ne sont pas seulement fragilisées par les inégalités de revenus ; elles le sont aussi par une crise plus profonde de la reconnaissance, de la dignité du travail et du sens de la vie commune.

Sandel revient sur sa critique de la méritocratie, non pour défendre l’égalitarisme abstrait, mais pour montrer comment l’idéologie du mérite a fini par humilier ceux qui ne font pas partie des gagnants de la mondialisation. Quand le succès est présenté comme la juste récompense du talent, l’échec apparaît vite comme une faute personnelle. C’est là que se creusent le ressentiment, la défiance et, en arrière-plan, la tentation populiste. Acemoglu prolonge cette réflexion en rappelant que la valeur de nos talents dépend aussi de choix collectifs et d’un contexte économique donné : ce que le marché rémunère le mieux n’est pas forcément ce qui compte le plus pour la société.

Le dialogue est également très stimulant sur les limites du marché. Sandel rappelle qu’une économie de marché peut être un outil utile, mais qu’une société de marché, où tout tend à être évalué en prix, finit par corroder des biens qui ne devraient pas être entièrement soumis à la logique marchande. Acemoglu, plus prudent sur certains points, apporte la nuance de l’économiste attentif aux zones grises, notamment dans la finance et dans l’innovation. C’est ce va-et-vient entre critique morale et complexité institutionnelle qui rend l’échange particulièrement riche.

La fin de l’entretien donne à la discussion une portée très actuelle : l’intelligence artificielle, l’automatisation et la concentration du pouvoir dans les grandes entreprises technologiques. Là encore, le texte évite les slogans. Il pose une question centrale : voulons-nous une technologie qui remplace les travailleurs et concentre encore davantage le pouvoir, ou une technologie orientée vers l’amélioration du travail humain et le renforcement de la citoyenneté démocratique ?

Un texte utile car il met en lien des questions que l’on traite trop souvent séparément : mérite, marché, travail, reconnaissance, liberté, communauté, technologie, démocratie. Il ouvre un espace de réflexion exigeant, accessible et profondément utile pour quiconque s’interroge sur l’état de nos sociétés.

Reprendre possession de la démocratie sur le marché par Michael J. Sandel & Daron Acemoglu – Project Syndicate