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Marquons l’Europe d’une nouvelle empreinte sociale!

Souvent, nous avons tendance à idéaliser le passé. Nous nous remémorons, avec nostalgie, le « bon temps » d’avant. Il en va de même lorsque l’on évoque la dynamique sociale au niveau européen. On voit alors comme flotter l’ombre de Jacques Delors. Huitième président de la Commission européenne, il a marqué l’Europe d’une empreinte sociale et, malheureusement, rares sont ceux qui lui ont emboité le pas. Cette référence est révélatrice à plusieurs égards.

D’une part, l’échelon européen reste approprié pour créer du liant entre les différents États et entre les différentes politiques, dans une logique de progrès commun. Aussi l’Europe doit-elle beaucoup à des visionnaires comme Delors, et, à ce titre, il n’est pas étonnant que ses discours fassent toujours écho à la période actuelle. À titre d’exemple, cette phrase extraite de son discours d’investiture de la Commission européenne en 1989, qui n’a rien de suranné : « Dans  la  limite  de  ses  compétences  et  de  ses  possibilités,  la Commission  entend réagir contre ce que l’on doit appeler une  dérive  du projet communautaire. Elle entend, pour ce faire, concilier l’approche à court terme et la stratégie à moyen terme, relever le défi économique et combler le déficit social. »

D’autre part, la présidence de Jacques Delors s’étant achevée il y a plus de 20 ans, l’évoquer aujourd’hui relève de l’aveu d’échec : celui de n’avoir pas répondu, depuis les années nonante, aux attentes des citoyens en matière sociale.

Face aux tentations de replis nationalistes qui sévissent partout en Europe, il n’est pas toujours évident de faire prévaloir l’intérêt européen. Il nous appartient de prouver l’inverse en reprenant avec énergie le combat de celles et ceux qui nous ont précédés. A l’instar des « Pères fondateurs de l’Union européenne[1] » qui ont trouvé en les vents contraires l’occasion d’être poussés dans le dos. Ils y ont puisé l’énergie pour construire l’impossible.

En guise d’alternative, ma conviction – celle qui anime non seulement mon action au Parlement européen, mais aussi ma réflexion quant à l’évolution du projet européen – est qu’il faut permettre la rénovation d’une option personnaliste s’écartant de la vision dogmatique et totalisante de l’ « homo oeconomicus » : il faut articuler une vision politique sur le rapport à l’Autre.

Une société plus humaine – sans galvauder l’expression – ne peut se construire sans intégrer cette dimension essentielle qu’est la reconnaissance de « l’Autre ». Cette vision apparait régulièrement dans les écrits d’Emmanuel Mounier et de Paul Ricœur, dont la sagacité n’est plus à démontrer.

Les convergences pouvant exister entre ces penseurs français et les théories de la reconnaissance de l’École critique de Francfort peuvent constituer un terreau fertile pour la rénovation ; au carrefour de la philosophie politique française et allemande, du monde chrétien, et de la pensée marxiste critique et antiautoritaire.

La volonté de l’actuelle Commission – autoproclamée du « Triple A social » – est de placer le social au cœur de ses priorités à l’horizon 2025. Elle doit être accueillie avec satisfaction, mais permettez que l’on y ajoute : il était temps !

Au-delà de l’absolue nécessité de s’y consacrer, ce vent nouveau constitue une réaction indispensable au rejet grandissant du projet européen, et participe de l’attention réclamée par un nombre grandissant de citoyens qui se sentent exclus des préoccupations politiques.

Il est vrai que les réponses apportées suite à la crise financière, ont fait beaucoup de tort. Non seulement elles ont été ressenties violemment par les populations concernées, mais elles n’ont, qui plus est, pas eu l’effet escompté.

L’urgence sociale est là. Malgré la diversité des situations individuelles sur les plans économique, social et de l’emploi, les États membres de l’Union européenne partagent les mêmes préoccupations quant à la viabilité et à l’adéquation de leurs modèles sociaux.

Les deux grands courants qui ont façonné les équilibres politiques et la construction européenne sont aujourd’hui bousculés et éprouvent manifestement de grandes difficultés à renouveler leur projet. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la France où les partis classiques sont en déliquescence et font place à des mouvements exprimant une rupture avec le passé, en radicalisant les positions ; à l’instar du Front National de Marine Le Pen et, de l’autre côté de l’échiquier, des Insoumis emmené par Jean-Luc Mélenchon, ou avec prétendue volonté de dépasser les clivages gauche/droite, comme « La République En Marche » initiée par Emmanuel Macron.

La grande majorité des pays européens traverse le même type de situations politiques. À titre d’exemple, la disparition du PASOK en Grèce, l’émergence de nouveaux mouvements en Espagne (Ciudadanos et Podemos), la percée de l’extrême droite en Allemagne ou encore sa participation au gouvernement en alliance avec le parti chrétien, en Autriche. En outre, les dérives « illibérales » en Hongrie, en Pologne, en Serbie et en Bulgarie, n’ont rien de rassurant.

L’Union européenne doit montrer les chemins des possibles en adoptant une approche globale et une coopération sectorielle qui allient tant l’éducation, que la formation, l’emploi, la jeunesse, la santé et l’émancipation sociale.

Le Socle européen des droits sociaux adopté en novembre 2017 est l’un des premiers pas vers le renforcement du modèle social européen[2] à condition qu’il soit rapidement suivi des faits. Cela nécessite donc la volonté politique et le soutien des États-membres, qui – rappelons-le – gardent la main sur l’influence européenne. Il s’agit là d’une véritable fenêtre d’opportunité pour l’Europe sociale, et il faut garder à l’esprit que l’absence de réponses sociales n’a de cesse d’alimenter les sentiments eurosceptiques et les mouvements populistes.

En quarante ans d’engagement syndicaliste dont une dizaine comme Secrétaire général du Syndicat social-chrétien de Belgique, de même qu’aujourd’hui en tant que vice-Président de la commission de l’Emploi et des Affaires sociales du Parlement européen, il m’a toujours paru essentiel d’encourager le dialogue social, entre représentants des travailleurs et employeurs, mais aussi secteur associatif et acteurs de première ligne. Ce dialogue est une clé aux portes de l’emploi.

L’Union doit progressivement gommer les divergences, les inégalités, et coordonner ses politiques et instruments financiers afin de redevenir aux yeux du monde, un exemple de justice sociale. Aspects social et économique doivent être placés sur un pied d’égalité, notamment en introduisant un protocole social dans les traités et en organisant progressivement la convergence vers le haut des droits sociaux au sein des différents États membres.

Forts de cette volonté commune, l’Union européenne et celles et ceux qui la composent se mettront en mouvement pour façonner l’Europe de demain et faire enfin disparaitre le sentiment que l’Europe sociale, comme le pointait déjà Jacques Delors, est une sorte de « fantôme insaisissable ».

[1] L’expression désigne les pionniers qui, mus par un même idéal, ont amorcé le projet européen : Konrad Adenauer | Joseph Bech | Johan Willem Beyen | Winston Churchill | Alcide de Gasperi | Walter Hallstein | Sicco Mansholt | Jean Monnet | Robert Schuman | Paul-Henri Spaak | Altiero Spinelli

[2] Ce socle s’articule autour de trois axes visant à renforcer la dimension sociale du projet européen : 1) L’égalité des chances et l’accès au marché du travail, 2) les conditions de travail et 3) la protection et l’inclusion sociale.

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